Dimanche 30 août 2009 7 30 /08 /2009 18:25


REVUE BORBORYGMES
                                     REVUE DE LITTERATURE ET D'IMAGES



Deux numéros de la revue Borborygmes arrivent en même temps que Jacques, le facteur, dans les locaux du MBC. Une lettre les accompagne. Voyons un peu de quoi il retourne...
Un certain Julien Derôme nous souhaite de prendre du plaisir à la lecture de ces deux exemplaires de la revue. Et puis rien. Il n'éxige pas, comme la plupart, que nous rédigions un merveilleux billet pour ses merveilleux textes, il ne joint pas, comme la plupart, son interminable CV faisant mention des innombrables publications à compte d'auteur qui jalonnent sa carrière d'ECRIVAIN, il ne parle pas de lui... quelque chose nous dit que cette revue est intéressante.
Je suis pour ma part assez séduit par le format "poche arrière de jean" de la revue, par sa couverture noir et blanc épurée, sobre mais singulière, de bon goût... Il y a une forme d'humilité dans ce format pratique, dans cette présentation esthétique, beaucoup d'intelligence en tout cas. Je me mets les deux exemplaires de côté.
Il est tard, la journée est plus que morte, je suis fatigué mais il me reste - J'avais complètement oublié - deux numéro d'une revue à lire, je m'y colle en me disant qu'il y a toutes les chances pour qu'une nouvelle fois je sois déçu par un cadeau dont l'emballage me faisait miroiter le joujou rêvé. Borborygmes... petits gargouillis intestinaux, je vais m'amuser.
Hou Hou Hou... ça commence fort ! La dépêche assassine de Cécile Brisson, page 4. Dépêche assassine ! Je m'attends à beaucoup d'humour, de sarcasmes, d'originalité, au genre de texte qui gifle et qui fait mouche sauf que... C'est d'un "mou" ! Cette chère Cécile Brisson n'assassine rien, si ce n'est elle-même ( ça s'appelle un suicide ) ou la revue ( ça s'appelle un meurtre ). Selon la dépêche Rachida Dati a été retrouvée morte, lardée de coups de couteau, dans un salon de l'hôtel Ritz ( ça m'aurait fait sourir si ça s'était passé dans une chambre d'un hôtel Formule 1 ). Et patati et patata pour terminer par LA phrase qui tue : " Un homme ayant requis l'anonymat a demandé la garde de la fille de Rachida Dati, dont il revendique la paternité." ( Ca m'aurait fait sourir s'il s'était agit d'une éprouvette ). Mais bon...
Déception. J'avale une gorgée d'eau fraîche et poursuis sans grande conviction la lecture de la revue.
Et je peux vous dire que j'ai bien fait !
Aprés cette fâmeuse page 4, et jusqu'à la dernière ( 47 ), je me suis régalé. Les courts textes déroutants de Karine Macarez se dévorent les uns aprés les autres. Ca tombe juste, c'est agréable, sans fioritures ni "sur-écriture", ce n'est pas génial mais peu importe puisque ça procure du plaisir au lecteur.
Poème de Gilles Bizien sur une belle et énigmatique photographie noir et blanc. De la poésie, fallait oser. Même sentiment de plaisir que celui éprouvé précédemment, je poursuis.
Texte intitulé "Sur la voie" d'un certain Julien Derôme, ça me dit quelque chose... Ah oui ! Le type de la lettre.
Mon coup de coeur. Je téléphone à mes amis du MBC pour leur annoncer que je m'apprête à écrire un billet sur la revue Borborygme : "Il faut en parler, un numéro coûte quatre euros... ça les vaut trés largement !"
Oui, j'ai particulièrement apprécié la plume de Julien Derôme, surtout cette manière discrète qu'il a de provoquer les fulgurations.
Suivent des poèmes signés Jacques Houssay et Véronique Sauger. Le plaisir de lecture reste intact et je continue de me dire que l'exploit consiste à laisser penser que les poètes ne sont pas morts...
Page 22, déjà. Une chanson signée Robin Czarniak. J'avoue que j'ai éprouvé quelques difficultés à appréhender le texte, fixé sur l'idée qu'une chanson sans musique ça n'a pas de sens. Mais quelques instants aprés le point final la musique est venue, elle était là qui attendait entre les lignes.
Texte de Mathieu Germe, déconcertant et original. De Michela Orio, autre coup de coeur, ça commence à faire beaucoup. Texte de Bernard Lefort, légère déception - L'auteur semble se regarder écrire, ça se sent, se ressent. Mais peut-être que le niveau général de la revue me pousse à trouver "une déception" afin de ne pas ressembler à une adolescente face à la lettre d'amour mièvre de son petit amoureux.

Cette revue ne coûte que quatre euros ( 4 euros ! ). Autrement dit, pour la qualité de littérature qu'elle propose, il s'agit d'une somme dérisoire ( Quand on songe que des gens dépensent 21 euros pour acheter le dernier Musso, alors qu'ils pourraient acquérir 4 numéros de la revue Borborygmes... Personnellement, ça m'attriste.)
Alors voilà ce que je vais faire : Tout simplement vous communiquer l'adresse qui vous permettra de contacter les gargouilleurs intestinaux, et vous inviter à leur commander un ou deux ou trois ou... numéros de leur revue.


Borborygmes/Quelques Mots, 104 bis rue Pelleport, Paris XXème ou,
revueborborygmes@gmail.com


Par Lucian Durden
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Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /2009 22:22



Il faut que vous sachiez comment nous avons procédé pour désigner l’envoi « coup de cœur » du Marcian Bottles Club, pour plus de clarté, pour éviter tout recours devant le conseil d’Etat d’un participant vexé de ne pas gagner et qui, comme tous les vexés des concours, hurlerait à qui veut l’entendre que « c’est de la triche ».

Mardi 18 Août, 21 heures 18, locaux du MBC. Flottent dans l’air tension et peur car nous nous apprêtons à bouleverser le cours de la vie d’un homme ou d’une femme qui a eu la merveilleuse idée de s’arrêter chez nous et de miser sur la bouffe. Pour détendre l’atmosphère je propose que nous allions prendre un verre dans le rade d’à côté.

23 heures 44. Nous sommes de retour au MBC. Marie tombe de sa chaise en essayant de nouer les lacets de sa chaussure qui n’en possède pas, Damien quant à lui décide de déterminer le nom du vainqueur en utilisant un algorithme très compliqué appelé « Picnicdouille ». Je ne sais lequel des Damien me parle, j’en vois quatre. Pas de Picnicdouille ! Chacun donnera deux titres, c’est ce qu’on appelle le premier tour d’une élection. Faisons ça bien bordel !

Je compulse rapidement le guide du savoir vivre de Nadine de Rothschild et apprends que c’est à Marie, puisqu’elle est une femme, de parler la première, ça s’appelle « honneur aux dames », chapitre 2.

-         A toi Marie ! Tes deux titres ?

-         Attends, je jette un youp d’œil à la liste.

 Marie a la particularité d’être frappée d’une forme étrange de dyslexie lorsqu’elle dépasse 0,54 grammes d’alcool par litre de sang.

-         Je choisis Roetzee et Ebis !

-         Tu veux dire Coetzee et Ellis ?

-         Ce que j’ai tit en effet.

 Vient le tour de Damien, qui dans un terrible effort a retiré sa chemise et s’est remis en question, il est passé à « Amstramgram », jugeant « Picnicdouille » sujet à caution. Pour passer le temps, en attendant qu’il en termine, je colle une à une, dans le sens de la longueur, toutes les pages du Lévy que j’ai préalablement arrachées. Le but étant de confectionner un rouleau de papier hygiénique car j’ai oublié d’en acheter et il n’y en a plus.

-         Mais quel c.. ! Et si le gagnant veut le Lévy ?

-         Damien, si une telle chose arrive je disparais, je trouve un boulot de vendeur de glaces en plein milieu de la forêt équatoriale et ne touche plus jamais à un livre de ma vie !

-         Sinon tu as terminé ? je voudrais aller aux toilettes…

-         Tes deux titres d’abord !

-         Golding et Bret Easton Ellis.

 Je mets le feu à une cigarette en essayant de placer la flamme de mon briquet à son extrémité, j’ai tiré une taffe et demi avant de me résoudre à en faire le deuil … Je sors du bureau pour aller frapper à la porte d’Adélaïde, notre voisine qui a quatre-vingt deux ans. Elle fume des roulées et je trouverai ça plutôt gentil si elle pouvait m’en filer quelques-unes, parce qu’évidemment, ma clope était la dernière. Adélaïde me fait entrer et me demande si j’ai cinq minutes car elle voudrait me faire écouter un titre du dernier disque qu’elle a commandé sur Internet.

-         Allez allez ! et tac et tac et tac et tac et tac !

 




Adélaïde frappe des mains par-dessus sa tête en claquant en rythme les talons de ses pantoufles sur le parquet. Je la suis dans cette danse lascive même si la femme à mon goût est un peu trop lessivée. Spell of the moon, voilà le genre de trucs qu’écoute la voisine, je l’aime bien mais un jour je serai contraint d’appeler les flics ou le centre des détresses gériatriques. 

-         Non Adélaïde, je vous ai demandé de rouler des clopes, pas des pelles !

 De retour au MBC j’envoie au plafond se perdre un nuage de fumée. Je me rends compte que tout ça n’a aucune espèce d’importance, qu’il s’agit d’un blog parmi un milliard d’autres, une poussière qui danse en riant au milieu du ciel constellé.

-         Harrison et Coetzee ! C’est mon choix, ce qui veut dire que ça se joue entre Coetzee et Ellis.

 Second tour.

-          Marie ?

-         Coetzee !

-         Damien ?

-         Coetzee pour moi ! Hé, voulez voir ? C’est vraiment de la merde qu’il écrit l’autre !

 Allez-y, bonne nuit… oui, j’éteindrai la lumière en sortant.

J’attends encore un peu, j’écoute leurs pas s’échapper de l’immeuble. Je suis seul à présent. Et je vais faire gagner Calaferte !
Oh, non, Quignard ! Ah et puis merde ! Picnocdule c'est toi l'and... Harrison. Ben voilà...

Sept livres pour Louise Richez, à choisir parmi dix, non, neuf titres à présent. C’est Harrison selon la méthode de Damien et la dyslexie de Marie, c’est fait, plié, Démocratie…

 

Rien de toute cette histoire n’est vrai, sauf au sujet de la dyslexie de Marie et du résultat.

 

 

 

 

 

Par Lucian Durden
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Mercredi 19 août 2009 3 19 /08 /2009 14:22

Et les sept livres reviennent à…


 Pas tout de suite, avant cela discutons un peu.

 Il y a quelques jours une charmante personne m’a dit que « ce blog était une honte », « que la littérature c’était sérieux ! », « que ça n’avait aucun sens de dire du mal de livres dont tout le monde pense du bien »…

Permettez-moi de répondre, ça ne sera pas long.

 Il y a dans notre démarche une forme revendiquée de « combat idéologique, voire politique ». Nous sommes des anti « Bâteau Livres », cette émission littéraire durant laquelle on voit quelques types en costumes Armani venir bruncher au Champagne le dimanche sur une péniche et se pignoler en récitant des extraits de leurs livres à lire forcément. Nous sommes de ceux qui ne brunchent pas au Champagne le dimanche, pas les moyens, et même si nous les avions, nous en resterions à nos principes. Nous pensons qu’il existe des personnes qui comme nous considèrent la littérature comme « une matière vivante, une matière du vivant », qui la respectent pour ce qu’elle offre « d’humanité ». Nous ne sommes pas de cette masse corvéable qui prend pour argent comptant les choix de lecture d’une pseudo élite qui nous endort parce qu’elle-même est endormie. Pour que notre blog ne soit pas une honte il faudrait qu’il se conforme ( et non se forme ) et loue les 1000 et 1 livres à lire absolument dans sa vie ! Et point final !

Mais justement non, pas de point final, peut-être quelques points sur les « i ».

Ce qui nous intéresse, se sont les chemins de traverse, ceux qui nous mènent à l’autre et à sa conscience du monde. Si résister à une pensée dégonflée ce n’est pas sérieux, alors soit ! Nous revendiquons de n’être pas sérieux.

Nous exécrons cette littérature séparée de la vie, cette littérature de petits salons aux velours amarante, cette littérature de littéraires oeuvrant comme des serviteurs dociles pour des puissances communicantes. Or la création est hors du champ de la communication, elle se déploie dans un espace de lutte, dans un Tabula Rasa permanent.

Aujourd’hui la littérature est une valeur marchande. Un auteur est bon s’il vend beaucoup de livres, mauvais si la moitié de ses bouquins passent au pilon. Plus de pépites de derrière les rayonnages, « tu vends ou tu dégages ! ». Dés lors certains se sont mis à vouloir vendre et ont oublié d’écrire – Pas de noms ici, suffit d’aller jeter un œil sur les têtes de gondoles de la FNAC, premier chien-chien du système. Pas d’éthique, ce qui compte c’est le fric.

Nous disons parfois du mal de livres dont tout le monde pense du bien ? Deux raisons à cela :

Premièrement, nous ne sommes pas « tout le monde ».

Deuxièmement, nous ne sommes pas critiques littéraires et n’agissons donc pas en commerciaux de la pensée du moment.

Ah aussi, en réalité il y a une dernière raison qui explique notre soit-disant « agressivité » et pour cela je vais citer Romain Gary :

« seuls le manque de respect, l’ironie, la moquerie, la provocation même, peuvent mettre les valeurs à l’épreuve, les décrasser, et dégager celles qui méritent d’être respectées. La vraie valeur n’a jamais rien à craindre de ces mises à l’épreuve par le sarcasme et la parodie, par le défi et par l’acide. »

 Si après avoir lu notre article sur Villa Amalia vous replongez dans cette lecture sans rire à chaque fois que le mot pyjama se présente sous vos yeux, si les anaphores ne vous sautent pas au visage comme un bouffon sur ressorts sorti de sa boîte… alors continuez de lire, appréciez cette lecture et ne pensez plus à nous.

 Nous sommes récompensés, en off, comme l’on dit. Car les discussions s’engagent ici où là, se poursuivent hors du blog et de son « jeu ». Des liens se créent, des rencontres se font, entre nous et quelques personnes qui découvrent des livres, qui nous en font découvrir…

Nous ne sommes pas riches des droits d’auteurs générés par ce blog ( 19 centimes d’euros par mois ! ), mais bien de toutes ces rencontres et de tous ces échanges, de tous « les possibles » que ça nous laisse entrevoir.

 Il y a mille et un blogs « sérieux » de littérature, des blogs qui disent beaucoup de bien des livres qui sont forcément bien, des blogs pointus, et sans doute conviennent-ils davantage à certains d’entre vous… Nous n’imposons rien, certainement pas nos avis ( que nous débattons déjà entre nous ! ) car la seule chose qui compte, c’est que la porte reste ouverte toujours, que de l’air passe, en courant ; Que des gens entrent et ressortent, nous parlent ou non… Qu’ils se sentent ici chez eux.

Si nous sommes trois au MBC, c’est simplement pour qu’une surveillance puisse s’exercer : Si l’un de nous un jour commence à se prendre au sérieux ( genre « Brunch sur la péniche »), alors les deux autres le chassent à coup de manches à balai !

 Mais il est peut-être temps de donner le nom de celui ou celle qui remporte sept des livres présentés lors de cette première session du Marcian Bottles Club.

Un peu de patience voyons !

 

PS : Nous recherchons activement Mr Lambert C. qui nous a fait parvenir le roman « Le lièvre de Vatanen ».

Qu’il prenne contact avec nous : lucian.durden@hotmail.fr
Par Lucian Durden
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Mardi 18 août 2009 2 18 /08 /2009 18:20
Thème : Bons romans qui ont donné des films merdiques

La tache – Philip Roth. Envoyé par Virginie Holaind









Dans l’Express du 12/09/02, le critique François Busnel disait à propos de « La Tache » : « Il n'y a que deux sortes de lecteurs de Philip Roth: ceux qui l'adorent et ceux qui ne l'ont pas lu. La Tache est un roman qui ravira les premiers et ouvrira aux seconds les portes de la littérature. » À cela il faudrait ajouter une troisième catégorie dont je fais partie : ceux qui ont lu « La Tache » et qui trouvent que c’est un étron littéraire. Les portes de la littérature, en l’occurrence, s’ouvrent directement sur les chiottes.

Bon, après une entrée en matière (fécale) aussi catégorique, faut quand même que j’essaie d’expliquer pourquoi j’ai si peu goûté (si j’ose dire) ce roman. Quelques mots sur l’histoire – ou l’histoire en quelques mots – pour commencer. Elle est intéressante. Ou plutôt, c’est le noyau qui est intéressant. Dommage que le fruit littéraire qui l’entoure soit aussi pourri.

Mais n’anticipons pas.

À quelques mois de prendre sa retraite, Coleman Silk, professeur émérite de l’université d’Athena, dans le Massachusetts, est accusé de racisme par deux élèves noirs qu’il a qualifiés de « spookies » (mot intraduisible en français qui signifie à la fois « fantôme » ou « zombie », mais aussi « bougnoule »). Face au scandale provoqué, Coleman en est réduit à démissionner. Sa vie s’effondre. Son épouse va même jusqu’à mourir. La salope. Du coup, le pauvre chéri en veut à la terre entière. Charles Bronson, à sa place, aurait sorti son flingue et butté ses ex-collègues de l’université, à commencer par l’horripilante Delphine Roux, passionaria bien-pensante de la fronde anti-Coleman. Mais notre homme est un intello, cultivé, raffiné, racé. L’archétype du mec qui a tout sauf des couilles pour résumer l’affaire trivialement. Donc, au lieu de régler ses comptes il décide d’écrire un livre.

Ça, c’est le début du roman. Et quand je dis début, ça tient quand même sur une bonne centaine de pages. Mais bon c’est pas grave, comme il y en a encore quatre-cents derrière, sagement alignées comme des petits soldats en ordre de bataille, on peut se dire que Philip Roth va rattraper le coup, qu’il a choisi la tactique du début mou du bide pour mieux nous endormir – un peu trop littéralement d’ailleurs – avant de nous asséner l’uppercut foudroyant qui nous laissera sonnés dans un coin du ring à la fin du roman.

Sauf que non.

Ce qu’on finit par apprendre, au fil d’interminables digressions, de changements de points de vue, de flashbacks et autres procédés narratifs plus ou moins éculés, c’est que Coleman Silk a un secret. Et pas un truc de midinette, du genre tatouage sur la fesse ou minou rasé en forme de cœur, non, jugez-en plutôt : Coleman Silk est noir. Là j’en entends qui se marrent au fond de la classe en disant : « c’est pas possible un truc pareil. Comment il fait le monsieur pour être noir sans que tout le monde s’en soit rendu compte ? Est-ce qu’il s’est fait blanchir, comme Michael Jackson ? »

Même pas. En fait, Coleman Silk est né comme ça : (presque) blanc. Une bizarrerie de la nature en quelque sorte. Ou plutôt, une chance dont il a décidé de profiter pour s’extirper de son milieu et se glisser, comme un cambrioleur, dans la sphère des gens bien. Comprenez blancs. C’est donc ça la « tache » qui donne son titre au roman : l’origine du personnage principal. Origine niée, reniée même, jusqu’à la réinvention complète de tout le passé familial. Pour faire court disons-le comme ça : sa négritude est convertie en mensonge par Coleman Silk, trop content d’échapper à son côté obscur – oh le vilain jeu de mots ! – pour accéder facticement à l’envers blanc du décor.e Une Amérique de carte postale, puritaine, bien pensante, clean de tous les points de vue, où il suffit de paraître pour être et où l’on existe réellement que derrière le masque du statut social. Du coup il lui suffirait de rétablir la vérité pour balayer avec panache les accusations de racisme. Sauf que toute son existence s’étant construite sur ce mensonge, Coleman Silk ne peut pas. Tomber le masque, c’est mourir socialement.


Là vous pensez comme moi. On sent que Philip Roth tient une bonne idée, qu’il a comme dirait l’un de mes amis écrivains, les couilles remplies d’un bon foutre littéraire qui ne demande qu’à jaillir. Malheureusement, Philip Roth bande mou quand il s’agit de baiser avec l’écriture, de lui donner une dimension sensuelle, charnelle, comme excelle à le faire, par exemple, un auteur de la trempe de Jim Harrison. Aux étreintes fougueuses avec cette écriture chienne, Roth préfère les joies plus fadasses de la masturbation chic, mais manquant de choc. Résultat de cette pignolade : les quelques 500 pages du roman ont un parfum de foutre rance, comme ces vieux Kleenex qu’on retrouve sous le lit plusieurs mois après, pleins de spermatozoïdes fossilisés. Ca sent l’histoire d’amour avortée entre un mec qui bandait grave pour son sujet – une belle salope d’histoire, quand même – mais qui au moment de se mettre au pieu, s’est sacrément ramolli du poireau. Du coup (si j’ose dire), l’auteur biaise au lieu de baiser. Et « La Tache » raconte l’histoire de cet évitement. De ce coït avorté entre l’écrivain et son sujet.

C’est que l’auteur est un peu long à l’éjaculation quand même. Il retarde même tellement le moment où sa branlette littéraire débouchera sur une bonne giclée de foutre qu’il passe son temps – et nous fait perdre le notre – à s’égarer dans un labyrinthe de digressions plus ou moins philosophiques, plus ou moins pédantes et/ ou érudites, c’est selon. Plutôt moins que plus d’ailleurs, tant il est vrai qu’un roman perd beaucoup à se dissoudre ainsi dans d’inutiles circonvolutions au lieu de converger vers son centre. Tout ça sent le synopsis bien maîtrisé, le plan de l’édifice littéraire sagement posé sur un coin de bureau, avec Philip Roth dans le rôle du maître d’œuvre s’attachant à respecter scrupuleusement son dessein originel sans jamais laisser à l’écriture la moindre chance de s’échapper, de s’aventurer, de se risquer en dehors du lit dans lequel elle coule – ou dort, oui, surtout, dort – sagement.

Et dire que certains critiques se sont extasiés sur la capacité de Philip Roth à prendre le pouls de ses contemporains. Qu’ils ont vu dans « La Tache » une critique féroce de l’Amérique puritaine de la fin des années 90. Bill Clinton, la pipe de Monica, la fameuse « tache » sur la robe de la jeune fille à la bouche (trop) pulpeuse, et tout et tout. L’hypocrisie des bien-pensants, des moralisateurs qui feraient mieux de se préoccuper de ce qu’ils cachent au fond de leurs placards au lieu de s’offusquer des frasques de leur Président… et accessoirement de celles de ce pauvre Coleman Silk. Non. Non. Et non. Il n’y a rien de féroce dans le roman de Philip Roth, rien de réellement mordant, rien, en tout cas, qui dépasse le niveau ordinaire de la critique bon ton, genre « tirez sur l’ambulance ». OK, Monica a sucé Bill dans le bureau ovale. OK, Coleman Silk est un sale menteur. Et alors, qui ça fait chier ? Qui ça dérange à part quelques connards d’universitaires qui n’ont pas les yeux suffisamment différenciés du nombril pour se rendre compte que leur révolte est nulle, que ce qu’ils reflètent de la société est nul, et que le roman-film dans lequel ils jouent est un navet de série B.

À force, tout ça finit par puer la mort.

L’écriture est un cimetière de mots d’où les personnages, les situations, sortent comme des zombies téléguidés par l’auteur. Si mon cul pouvait parler, il dirait : « tout ça, c’est rien que de la roupie de sansonnet pour intellos. Je préfère encore lire du Jimmy Guieu, au moins on ne se fait pas autant chier. » La vérité, hélas, m’oblige à dire que mon cul ne se la pète pas en disant cela. « La Tache » est un roman raté. Pour beaucoup de raisons, dont la première tient sans doute à cette volonté qu’a eue l’auteur d’accoucher d’un livre « définitif » sur son époque. Mais à trop vouloir charger la barque, on finit soit par la couler, soit par la transformer en paquebot, qui flotte comme le Titanic au milieu d’un océan de misère littéraire. Comme dans ce passage où Coleman Silk parle de son amante de 34 ans (l’enfoiré, il en a 71) à son ami Nathan :

« Il n’y a guère qu’au lit qu’elle fasse montre de sagacité, Nathan. D’une sagacité physique spontanée qui a le premier rôle, en l’occurrence, le second rôle étant tenu par l’audace transgressive. Au lit, rien n’échappe à l’attention de Faunia, c’est une lame de fond. Sa chair a des yeux, sa chair voit tout. »

C’est beau comme une Renault 19 relookée façon tuning . Je connais même des profs de Français qui vont se masturber sur une phrase comme celle-ci. Une phrase aux seins bien lourds, rehaussés par le wonderbra de l’intellectualisation. « Sagacité physique spontanée », « audace transgressive » : oh ouiiii Philip, met la moi encoooore ! C’est si délicieusement boooon !

Et dans un sens, voilà ce qu’est ce roman : une queue fièrement dressée, qui en impose par ses dimensions, mais qui une fois plantée dans l’intimité du lecteur, lui apporte l’ennui au lieu de la jouissance promise. On sent que Philip Roth a voulu écrire un livre-monument, sorte de chef-d’œuvre autoproclamé réifiant son génie d’écrivain. Sauf qu’il a oublié que les cathédrales littéraires se construisent souvent à l’insu de leur créateur. La vraie écriture – ou l’écriture vraie – tient de l’étincelle, du jaillissement. Elle est un feu de paille qui consume son créateur, un incendie qui dévore le vide de la page blanche. Elle est le fer de lance brulant des mots qui noircissent la chair du silence. Pas la parole qu’on prend en revendiquant d’emblée la paternité d’un chef-d’œuvre.

Jamais.

Philip Roth n’a pas cela. Philip Roth n’est rien de cela. Un auteur, oui, habile de ses mots, intelligent, calculateur, efficace. Mais un écrivain, non. Certainement pas.

Le film ? Pas bon. Pas mauvais non plus. Impossible d’adapter « La Tache » de toute façon, tellement tout y est commenté, disséqué à outrance par un auteur si fier de son art, de sa capacité à faire l’équivalent littéraire de la macrophotographie, qu’il en oublie que l’écriture, c’est, avant tout, éviter de faire chier ses lecteurs. Donc le film est ce qu’il est : une tentative de distanciation par rapport au roman. Vide de tout ce qui fait sa densité . Mais plaisant à cause même de cela.

Par Demian Trassam
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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /2009 20:04

Thème : Bons romans qui ont donné des films merdiques
Disgrâce – John Maxwell Coetzee. Envoyé par Nafa Mezzine

 

 


Quel plaisir que le mien lorsque, découvrant le roman caché sous le papier marron, me sont revenus les souvenirs et les saveurs de cette lecture ancienne. A l’époque je considérai ce roman comme étant une véritable leçon d’écriture, une gifle que je reçu comme un enfant un cadeau. Mais j’ai songé que peut-être ce roman ne laisserait plus le même goût dans ma bouche puisque entre temps mon palais avait vieilli, puisqu’il en avait vu d’autres, puisque relire, c’est lire à nouveau.

 Histoire simple en apparence : David Lurie enseigne en Afrique du Sud, à l’université du Cap. C’est un cinquantenaire séduisant, plutôt sûr de lui, divorcé par deux fois, vivant seul à présent . Cette croyance en ses trente ans retrouvés ( courant à cet âge ) va le pousser à séduire l’une de ses étudiantes et à coucher avec elle ( jusqu’alors il entretenait une relation avec une prostituée afin d’apporter à sa vie les joies du sexe et de ce qui lui semblait être une forme d’amour ), c’est l’événement sur lequel va glisser le roman, et non s’articuler.

Pour cet écart de conduite jugé contraire à la morale plus que contraire à l’éthique enseignante, David Lurie sera dénoncé et passera devant une commission disciplinaire prompte à le dévorer sans autres considérations, mais le professeur n’attend pas que soit prononcée la sanction, il part, s’en va vivre chez sa fille qui tient une exploitation agricole avec son associé, un africain nommé Petrus.

 Ce roman est brillant, à plusieurs égards.

Lurie glisse dans notre imaginaire emporté par l’extraordinaire fluidité de l’écriture de Coetzee, si fluide qu’on ne perçoit le travail qu’en deuxième lecture. L’auteur fait de nous des acteurs d’un moment de vie, là où d’autres nous laisseraient à notre condition de spectateurs, le tour de force est là. Il s’agit d’un « roman d’éducation » selon les termes de l’analyse littéraire, mais, si je peux me permettre ce truisme, tous les romans en sont ; non, ici, plus précisément, nous sommes confrontés à un roman de l’Oedipe exprimant les déboires d’un père, ses doutes, sa mort ( professionnelle ) mais aussi et surtout, confrontés à un roman qui décrit avec force quels visages peuvent prendre l’amour et la haine.

 Coetzee, nous offrant un roman dépouillé de descriptions, de décors et autres détails, nous offre l’opportunité délicieusement déstabilisante de vivre les émotions de Lurie en même temps que lui – Nous sommes dans ses doutes, dans ses inquiétudes, dans la désintégration de ses certitudes et bien évidemment, nous ne pouvons nous empêcher d’y voir des pans de notre existence. « Un livre est une vitre disait Hugo, on y perçoit son propre reflet, ou on voit au travers ».

Les thèmes sont à merveille enlacés grâce à Coetzee : l’identité d’un homme face à sa vie sur le déclin, de l’âge et de la splendeur, ainsi que l’identité d’un père face à sa fille lesbienne qu’il ne connaît pas, qu’il peine à comprendre. « Il voit dans chacun de ces choix une déclaration d’indépendance, délibérée, dans un but précis. Elle s’est détournée des hommes dans le même esprit. Elle se fait une vie à elle ».

  Sans compter que l’auteur place le récit au cœur d’une Afrique du Sud de l’après Apartheid, une Afrique qui vient juxtaposer sa déchirure sur celle de David Lurie. « Il y a des risques à posséder quoi que ce soit : une voiture, une paire de chaussures, un paquet de cigarettes. Il n’y en a pas assez pour tout le monde, pas assez de chaussures, pas assez de voitures, pas assez de cigarettes. Trop de gens, pas assez de choses… C’est ainsi qu’il faut voir la vie dans ce pays ».

  Et puis surgit une reconstruction, l’effort de reconstruction pour être précis, car Lurie vit encore et comprend que tant que le soleil n’est pas couché il y a des choses à voir. L’homme vient, sort de sa chrysalide sous nos yeux. Quand je dis l’homme, c’est l’humain, l’être chargé de sa lave émotionnelle, de son regard qu’il place à nouveau sur ce qui lui semble être « un essentiel ». Il participe aux travaux de la ferme, se rend sur les marchés alentours afin d’y vendre quelques produits, il s’offre un nouveau référentiel nécessaire pour combattre l’appel du néant. Puis il rencontre Bev Shaw, une femme qui recueille et soigne les animaux laissés pour mort, il l’aide, il est même amené à pratiquer des euthanasies sur certains de ces animaux plus assez aptes à vivre, trop abîmés. « … c’est ce qu’on attend d’eux : qu’ils les en débarrassent, qu’ils le fasse disparaître ( l’animal ), qu’ils l’expédient et le fasse tomber dans l’oubli. Ce qu’on leur demande en fait, c’est la Lösung ( … ) : la sublimation, comme l’alcool procède de l’eau par sublimation, ne laissant aucun résidu, aucun arrière-goût ».

Surtout ne pas laisser d’arrière-goût, mieux, ne pas en avoir au fond de la gorge au moment où l’on se retourne sur notre vie.

Il arrive un moment où l’on doit porter dans ses bras notre vie passée comme un animal fatigué ou blessé, un moment où l’on se tient au creux de nous-même avec le choix : passer le reste de son temps à soigner les pans mutilés de notre vie au risque paradoxal de ne plus vivre, ou se libérer, choisir de pleurer une bonne fois pour toute et envoyer la solution létale sur ce qui est gangrené. Vivre c’est finalement savoir se débarrasser des partie mortes de nous-même, au fur et à mesure, avant qu’elles ne s’attaquent à l’ensemble de notre être.

  Je n’ai pas vu le film. Je n’en avais vraiment pas envie. Pas professionnel me direz-vous Nafa, je fais ce que je veux. Et puis c’est pour vous que je me suis abstenu d’y jeter un œil, imaginez que le film soit bon, vous perdriez toute chance de remporter sept livres !

  Surtout je veux continuer de voir retomber en pensées, comme des flocons, cette lecture sur moi…

Par Lucian Durden
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Lundi 10 août 2009 1 10 /08 /2009 19:46
Thème: bons romans qui ont donné des films merdiques
L'étrange histoire de Benjamin Button - Francis Scott Fitzgerald
Envoyé par Léa Antony







Pour être franc avec vous, Léa, j’étais tout sauf enthousiaste à l’idée d’avoir à chroniquer « L’étrange histoire de Benjamin Button » suite à votre envoi.

D’abord parce que je déteste lire un livre dont je connais par avance l’histoire. Or, on a tellement parlé du film de David Fincher, qu’il fallait vraiment vivre dans une yourte au fin fond de la Mongolie pour ne pas savoir de quoi l’intrigue retournait. Ensuite parce que je n’aime pas beaucoup Francis Scott Fitzgerald. Du moins comme romancier. Il y a quelques années, son « Gatsby le magnifique » m’était littéralement tombé des mains quand j’avais essayé de le lire. Et une seconde tentative avec un autre de ses romans, « Tendre est la nuit », ne m’avait pas fait changer d’avis sur l’ennui distingué qui habitait ses œuvres. Certes, j’avais vaguement pressenti qu’il y avait, sous leurs surfaces un peu lisses, une certaine force tragique, comme un courant secret irriguant le texte, mais j’en remettais la découverte à plus tard.

Et chez moi, plus tard veut souvent dire jamais. Aussi Fitzgerald aurait-il sans nul doute fait partie pour moi de cette légion d’auteurs qu’on ne fait que croiser, comme ces inconnus avec lesquels on échange parfois quelques mots autour d’une bière, dans un bar anonyme, s’il n’y avait pas eu votre envoi. Sur le petit mot qui l’accompagnait, vous écriviez ceci : « Bon film à partir d’une nouvelle pas terrible. Votre avis ? » J’avoue que ça m’a beaucoup fait rire, Léa. Dois-je vous rappeler, en effet, que le thème en cours du MBC porte sur les bons romans qui ont donné des films merdiques, et non l’inverse ? Qui plus est, pour aggraver votre cas vous nous avez envoyé une nouvelle ! Bon, j’arrête de vous charrier, car je dois aussi vous dire qu'à travers les éclats de ce rire j’ai entrevu l’opportunité de (re)découvrir l’œuvre de Fitzgerald par le versant de ses nouvelles.

Et là j’ai vraiment pris une grosse claque.

Premièrement, parce que ce Fitzgerald-là n’a rien à voir avec celui des romans. Ce que l’auteur de « Gatsby le magnifique » noie dans les plis du romanesque, il le cisèle avec une perfection d’orfèvre dans ses nouvelles. Pas de détours. Peu de détails. Rien que l’essentiel. En à peine 60 pages de cette petite édition de poche, Fitzgerald transforme l’histoire d’une vie en un uppercut magistral qui cueille le lecteur sous le menton, là où ça sonne vraiment…

Deuxièmement, parce que ce qui fait la force des grands textes, c’est leur capacité à transcender les époques pour interpeller efficacement le lecteur, l’ouvrir à un questionnement, aussi bien sur lui-même que sur le monde qui l’entoure. Et assurément, « L’étrange histoire de Benjamin Button » est un récit furieusement, terriblement, contemporain.

L’histoire ? La voilà, racontée à la manière de Coluche : c’est celle d’un mec qui nait vieux et qui vit toute sa vie à l’envers, pour mourir bébé. Dit comme ça, on a l’impression qu’il pourrait s’agir d’un récit fantastique, mais dès les premières lignes de la nouvelle on comprend que ce fantastique-là n’est qu’un alibi, et même un raccourci, que l’auteur utilise pour entrer directement dans le vif de son sujet.

La différence.

En effet, le grand tort de Benjamin est d’être né avec l’apparence d’un vieillard de 70 ans, ce qui le place d’emblée en dehors des bornes – et des normes – de la bonne société de l’époque, cette vieille aristocratie du Sud des États-Unis (l’histoire se déroule dans le Baltimore des années 1860), engoncée dans ses apparences et ses préjugés. Chez ces gens-là, la moindre entorse aux règles de l’Establishment vous coule une réputation aussi surement qu’une torpille, aussi la naissance de Benjamin est-elle dès le départ interprétée  comme une impardonnable faute de goût.

L’impeccable construction du début de la nouvelle, où l’on voit Mr Button Père se diriger impatiemment vers la maternité où sa jeune épouse vient d’accoucher, est à ce titre exemplaire de la manière dont le récit va s’organiser, se déployer autour du point d’impact initial provoqué par la naissance de Benjamin. Par cercles concentriques, Button Père va ainsi se rapprocher d’une révélation qui va non seulement bouleverser sa vie, mais provoquer dans son entourage une suite de remous incontrôlables. C’est d’abord le brave médecin des Button, qui croisant le père sur le perron de la maternité, lui demande sans plus d’explications s’il pense « qu’un pareil cas va rehausser sa réputation professionnelle ? » Le ton est donné : la compassion n’est pas de mise vis-à-vis du nouveau-né. Il s’agit avant tout de sauver ce qui doit l’être, c'est-à-dire les apparences.

Tandis qu’il monte quatre à quatre les marches de la maternité, Button Père s’enfonce dans un cauchemar glacé qui trouvera son apogée dans la confrontation avec son fils :

- Mon Dieu ! murmura-t-il, au comble de l’horreur. Que vont dire les gens ? Que dois-je faire ?

Aucune ambigüité n’est permise : Benjamin incarne bel et bien la monstruosité qui vient de s’enraciner au cœur du noyau familial, et par là même de mettre en péril la réputation des Button. Dès lors, tout ce qui importe est de gommer, autant que faire se peut, la tâche de cette naissance infamante. Ou à défaut de la dissimuler. C’est précisément ce que va faire Button Père en déguisant son fils pour le ramener chez lui sans susciter la curiosité, voire pire encore, l’hilarité des passants (non sans avoir regretté, en passant devant le marché aux esclaves, qu’il ne soit pas noir).

« L’idée d’habiller son fils avec des vêtements d’homme lui répugnait. Si seulement, par exemple, il pouvait mettre la main sur un très ample costume de petit garçon, on raserait cette barbe si longue et abominable, on teindrait en châtain les cheveux blancs, et peut-être parviendrait-il ainsi à dissimuler le pire et à sauvegarder un peu son amour-propre, sans parler de son prestige mondain à Baltimore. »

Du refus d’accepter la différence de l'enfant à la nécessité du mensonge, il n’y a qu’un pas que Button Père franchit sans la moindre hésitation morale afin de préserver les apparences sociales. Benjamin doit ressembler à un nouveau-né, et il en sera ainsi au mépris de toute logique. Pas le moindre amour, pas la moindre empathie chez ce père avant tout soucieux de protéger sa réputation et son image mondaine, et qui de ce fait, considère son rejeton comme une menace. « Comme si, moi, je n’avais pas l’air d’un singe, grâce à toi ! » rétorque-t-il férocement à son fils qui proteste devant les habits ridicules qu’on veut lui faire porter. Le registre est celui de l’absurde, voire du grotesque, mais derrière cette satire grinçante c’est tout le jeu de miroirs sur lequel reposent les rapports entre les individus que Fitzgerald s’attache à démonter. Benjamin Button est une écharde dans le corps social, un élément exogène qui perturbe son fonctionnement. Sa présence bouleverse les rôles établis, brouille les frontières de l’âge et de la position sociale. Elle va même jusqu’à introduire un embryon d’anarchie dans les rapports familiaux, comme dans ce passage hilarant où Button Père, après avoir surpris Benjamin en train de fumer l’un de ses cigares dans la nursery, se demande s’il a le droit de fesser un fils qui paraît plus vieux que lui… Mais l’humour par l’absurde débouche systématiquement sur un questionnement dérangeant qui remet en cause les repères et les rôles joués par chacun. La famille, dont l’équilibre et le fonctionnement sont soudainement mis en péril par l’irruption de cet enfant-vieillard devient la métaphore de la société dans son ensemble : si l’image qu’elle renvoie d’elle est faussée, c’est son existence même qui se trouve mise en péril. Si tout ce qui compte est l’apparence fumeuse des mirages dont nous nous entourons, n’y a-t-il donc de réalité, de vérité nulle part, interroge perfidement Fitzgerald ?  

D’illusion en illusion, le premier tiers de la vie de Benjamin Button se déroule ainsi dans l’usurpation constante, le mensonge sans cesse réitéré afin de rentrer dans le rang. Personne n’accepte de voir en lui ce qu’il est réellement, car cela serait admettre qu’il puisse y avoir, derrière le rideau des apparences, quelque chose d’autre. Une nudité, une vérité intrinsèque de l’être débarrassé de tout ce qui est destiné à le rendre présentable, acceptable pour autrui. Au sein de la cellule familiale, son grand-père est le seul avec qui Benjamin entretient des relations amicales. Aux yeux de l’ancêtre, sa différence n’existe plus : s’ils se ressemblent physiquement, alors ils peuvent s’assembler.

Les choses commencent à changer lorsque Benjamin, rajeunissant au fil des années, entre dans la pleine force de l’âge adulte. Tandis que tombent l’un après l’autre les masques et les déguisements de l’enfance, l’animal social émerge peu à peu de cette carcasse renforcée, revigorée, remplumée. La chair rhabille le squelette, un autre Benjamin Button apparaît en filigrane du vieillard, puis finit par se substituer à celui-ci. La normalité est enfin rétablie : Benjamin peut faire son entrée dans la bonne société de Baltimore, sous l’œil admiratif de son père, qui s’est enfin trouvé un fils digne du modèle dont il rêvait. Mariage, réussite sociale et professionnelle, aisance financière : le Benjamin adulte est doté de tous les atours qui fondent la réussite d’un homme respectable. Oubliés, le scandale de sa naissance ainsi que son passé chaotique : la (bonne) société lui a accordé l’absolution totale. Mieux encore, elle l’admire désormais :

« Lorsqu’ils le rencontraient dans la rue, ses contemporains scrutaient d’un œil envieux l’image qu’il donnait de la santé et de la vitalité. »

Dans le microcosme social, tout est conditionné par l’image que l’on donne de soi. Et celle de Benjamin, au lieu de se racornir avec le temps, ne cesse au contraire de s’améliorer, faisant de lui un personnage de plus en plus courtisé et mondain. Certes, son mariage avec la très jeune fille d’un général à la retraite aura un léger parfum de scandale, mais quelques décennies plus tard, c’est cette épouse vieillissante accompagnant un Benjamin de plus en plus jeune qui attirera sur elle les sarcasmes : inversion complète des rôles dans cette société dont le jugement se fonde encore et toujours sur les apparences. Dans le style, l’humour du début a progressivement cédé le pas à une ironie douce amère, un fantôme grisâtre que l’on croise au détour d’une phrase ou d’un paragraphe. Fitzgerald évoque la réhabilitation sociale de Benjamin à travers quelques épisodes clés de sa vie. Mariage, réussite professionnelle, héroïsme guerrier : le bonheur et la reconnaissance ne tiendraient-ils donc qu’à cela ? La question reste en suspens, mais certains passages de la nouvelle laissent entrevoir, dans les interstices de la vie apparemment merveilleuse de Benjamin Button, une réalité toute autre, comme dans ce passage où il retrouve son épouse vieillissante, après trois années passées à se couvrir de gloire dans l’armée des États-Unis :

« Hildegarde l’accueillit sous le porche de leur maison en agitant un grand drapeau de soie ; au moment même où il l’embrassait, il perçut, le cœur serré, quelles traces ces trois années avaient laissées. C’était maintenant une quadragénaire aux cheveux striés de gris. Cette constatation le déprima. »

Dès lors, va s’amorcer, non pas le déclin physique, mais plutôt la disparition progressive de Benjamin Button. Son effacement. Car la société est ainsi faite qu’elle isole, avant de les oublier, ceux qui ne peuvent, ou ne veulent pas participer à son fonctionnement.

Les vieillards et les enfants en font partie.

Jeune adulte, Benjamin profite de ses débordements d’énergie fougueuse pour éclater dans un dernier feu d’artifice avant le lent crépuscule de l’adolescence, puis la nuit de plus en plus noire de l’enfance. Redevenu anormal, et donc asocial, source de tourments pour sa famille, il est « adopté » par son propre fils, Roscoe, qui se met à jouer le rôle tenu précédemment par Button Père et l’oblige à l’appeler « Mon oncle » en lui faisant porter des favoris factices pour le vieillir artificiellement. Refus d’accepter la différence de l’être qu’on a en face de soi. Mensonge. Usurpation. On en revient au point de départ :

« Dans le jargon de sa génération, Roscoe jugeait que la situation n’était pas « productive ». Il lui semblait que son père, en refusant de paraître ses soixante ans, ne se comportait pas comme un homme sain et viril. »

Non productif : Benjamin n’a décidément plus sa place au sein de sa famille, ni d’ailleurs dans le milieu plus vaste de la société qui englobe celle-ci. Le voilà ainsi relégué à jouer, comme autrefois, un rôle purement décoratif dans une maison où son seul compagnon se trouve être le jeune fils de Roscoe, image dédoublée – et  inversée – du grand-père qui lui tenait compagnie durant ses premières années d’existence.

La fin s’approche, inéluctable. Benjamin se noie dans son enfance comme dans une mer aux profondeurs ténébreuses. Les souvenirs s’échappent de sa mémoire polie par le ressac du temps. Le style de Fitzgerald, rythmé par un impeccable mouvement d’horloge, traduit magnifiquement ce lent va-et-vient des jours fantômes qui passent sur l’enfant en train de régresser lentement jusqu’au stade de nourrisson. Le temps le berce de son murmure hypnotique tout en le dépouillant de ses derniers lambeaux de vie. Puis vient la mort, ni terrifiante, ni brutale, mais douce au contraire, comme une transition naturelle entre la mémoire vidée de tout souvenir et l’esprit qui aspire au néant :

« Puis il n’eut plus aucune mémoire. Quand il avait faim, il pleurait. Voilà tout. Le jour, la nuit, il respirait. Sur lui planaient de doux murmures qu’il entendait à peine, des odeurs faiblement différenciées, la lumière, l’ombre. Enfin, tout fut obscurité, et son berceau blanc, les visages imprécis qui bougeaient au-dessus de lui, le goût tiède, sucré du lait s’effacèrent en entier de sa conscience. »

Une vie s’achève dans cette boucle qui se referme sur elle-même, l’extrémité revenant au début, et vice-versa. Qu’a-t-on appris de l’étrange histoire de Benjamin Button ? Rien – Fitzgerald n’est pas le genre d’écrivain à conclure ses récits par des leçons de morale – sinon, qu’une vie vécue à l’envers revient à peu près à la même chose qu’une vie "normale". L’individu n’existe que lorsqu’il est défini socialement par une norme, une position, une image qu’il peut renvoyer aux autres. Dès lors que nous remettons en question ce mirage, ou que certaines circonstances le dissipent, nous cessons d’exister. La vieillesse, comme l’enfance, sont des rivages que l’on arpente dans une solitude extrême avec, pour seule certitude, la dangereuse proximité du néant...

Quelques mots sur le film pour terminer. Je mentirais en affirmant qu’il ne m’a pas ému. Mais je mentirais encore plus en disant qu’il est fidèle à la nouvelle de Fitzgerald. David Fincher, qui n’est pas un mauvais cinéaste, loin de là, s’est contenté de reprendre la naissance de Benjamin Button comme point de départ d’une histoire d’amour hollywoodienne, au sens le plus radical du terme. Certaines scènes sont belles comme des tableaux de Hopper, le jeu de Cate Blanchett et de Brad Pitt est plutôt bon quand on parvient à discerner leurs traits derrière les maquillages numériques, mais il manque au film ce qui rend la nouvelle aussi fascinante : un vrai fond de réflexion susceptible de sortir le spectateur de la torpeur d’un divertissement calibré.

Il y a peu de chances pour que vous gagniez avec cette proposition, Léa, en revanche ma gratitude vous est acquise pour m’avoir fait découvrir cette facette du talent de Francis Scott Fitzgerald. Grâce à vous, ou à cause de vous, j'ai poussé le vice jusqu'à lire la deuxième nouvelle du petit recueil, "La lie du bonheur", qui tout en étant très différente de "L'étrange histoire de Benjamin Button", n'en reste pas moins excellente. J'ignorais qu'un auteur de cette trempe-là se cachait dans les nouvelles de Francis Scott Fitzgerald !

 

 

 


Par Demian Trassam
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Mercredi 5 août 2009 3 05 /08 /2009 16:41

Thème : Bons romans qui ont donné des films merdiques
Villa Amalia - Pascal Quignard. Envoyé par Francine





( Enregistrement sonore de ma lecture...)


Le travail du rythme. J’ai pensé à Paul Morand qui possédait le don du dépassement, de l’accélération soudaine, de l’arrêt accompagné d’un dérapage, grand consommateur d’ellipses il mettait de la musique dans ses textes. Quignard est musicien, ceci explique sans doute cela, sauf que dans Villa Amalia c’est pénible.

Les dialogues semblent être des pastiches de « La Guerre Des Etoiles » : Bonjour. – Bonjour. – De l’eau ? – Non. – Rien ? – Si. – Quoi ? – Thé. – D’accord.

Je croyais que l’action se déroulait dans un centre de soin pour personnes atteintes d’autisme, ce qui modifia considérablement ma compréhension de l’histoire. Vous allez me dire, « mais c’est normal, il exprime la tension qui règne ». C’est la différence qu’il y a entre regarder une maison ou les plans d’architecte de ladite maison, comment voir les aspérités sur le mur en façade, la fissure prés de la fenêtre sur les plans ?

C’est ce que je reproche au roman. En nous montrant les rouages Quignard déshumanise les personnages et le texte dans son ensemble. Sans compter qu’il y en a assez de ces romans qui ressemblent à des commandes d’éditeurs : « Dis Pascal, tu peux nous sortir un bon roman d’été bien prout-prout, genre histoire d’amour pas gentille, avec questionnement existentiel et tout et tout, et puis avec un joli petit décor ? ».

Mais j’apprécie certaines subtilités, dans des moments « trop écrits » comme :

« Elle s’approcha de la lampe de chevet. Elle dit :

-         D’ailleurs il faut que j’aille la voir dimanche en huit.

Ann, poussant un soupir, ajouta dans le dessein de se justifier… ».

Ou encore : « Quand le désir des larmes s’arrêta, alors sa souffrance devint intense. »

Et puis des clichés, celui-ci par exemple, « C’est le cœur de la nuit. » 

Des scènes ridicules : « Brusquement il allume. Il se tient en pyjama, dans l’entrée…- Bla bla bla, dialogue, puis vingt-deux lignes plus loin - …Il se tient dans l’encadrement de la porte, tourné vers elle, en pyjama, les cheveux en désordre, la bouche grande ouverte. »

L’auteur nous rappelle que le type porte toujours son pyjama, au cas où dans l’intervalle des vingt-deux lignes il se serait volatilisé.

L’histoire ? Non, je ne vais pas vous la raconter, il s’agit d’un terrible drame psychologique, un questionnement tout à fait inédit en littérature, des personnages que vous n’êtes pas prêt d’oublier, et un décor ! Je ne vous en dis pas plus. Si, allez ! Sachez que le pyjama est récurrent, c’est un livre pyjama pour les soirées pyjama.

Et puis surtout, et là pour le coup je suis agacé :
« Elle prend le bateau. Elle se tient assise sur le banc de bois sur le pont.

Elle passe devant Sancio Cattolina, l’Averne, le Pausilippe, la via Partenope.

Elle passe devant les villas sur la mer allumées dans la nuit.

Elle est assise dans la petite église bretonne. Elle se met à genoux sur le prie-Dieu extraordinairement dur. Il est en bois plein.

Elle pose les mains sur ses poignets.

Puis elle posa sa tête sur ses mains.

Elle songe.

Elle songea.

Elle… »

Cette figure de style est nommée "anaphore". Un classique.
Quignard me fait penser à un élève de première année de licence de Lettres qui croit que la figure de style, c'est le style, et qui fait donc ce que l'on appelle des "copier-coller" maladroits. Il fait l'usage d'un "classique" et ça nous en dit beaucoup car étymologiquement "classique" veut dire : Qui appartient au haut du panier social, au gratin, à la part riche et puissante de la société. En nous servant cette anaphore dans un texte où elle ne trouve pas sa place, Quignard assassine la Littérature, il la fait passer pour pédante et arrogante. Il lance de la bouffe à des lecteurs qu'il prend pour des cochons, alors que l'écrivain doit considérer le lecteur comme le "porteur d'une part de sa propre vie".
Le talent consiste à ne pas en faire la démonstration, écrire c'est révéler un "moment" dans l'acception de Virginia Woolf, c'est surtout ne pas se moquer du lecteur.

Petits amusements littéraires à l’intention de qui ? Certainement pas des lecteurs. Ca, vous savez ce que c’est ? Rien d’autre que ce qui est nommé avec trivialité mais bon sens : Une petite branlette intellectuelle.

 

Le film ?

Il respecte le thème.

Vous ne l'oublierez jamais ! Les acteurs non plus ! Et les décors...les décors !
Par Lucian Durden
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