Pour être franc avec vous, Léa, j’étais tout sauf enthousiaste à l’idée d’avoir à chroniquer « L’étrange histoire de Benjamin Button » suite à votre envoi.
D’abord parce que je déteste lire un livre dont je connais par avance l’histoire. Or, on a tellement parlé du film de David Fincher, qu’il fallait vraiment vivre dans une yourte au fin fond de la Mongolie pour ne pas savoir de quoi l’intrigue retournait. Ensuite parce que je n’aime pas beaucoup Francis Scott Fitzgerald. Du moins comme romancier. Il y a quelques années, son « Gatsby le magnifique » m’était littéralement tombé des mains quand j’avais essayé de le lire. Et une seconde tentative avec un autre de ses romans, « Tendre est la nuit », ne m’avait pas fait changer d’avis sur l’ennui distingué qui habitait ses œuvres. Certes, j’avais vaguement pressenti qu’il y avait, sous leurs surfaces un peu lisses, une certaine force tragique, comme un courant secret irriguant le texte, mais j’en remettais la découverte à plus tard.
Et chez moi, plus tard veut souvent dire jamais. Aussi Fitzgerald aurait-il sans nul doute fait partie pour moi de cette légion d’auteurs qu’on ne fait que croiser, comme ces inconnus avec lesquels on échange parfois quelques mots autour d’une bière, dans un bar anonyme, s’il n’y avait pas eu votre envoi. Sur le petit mot qui l’accompagnait, vous écriviez ceci : « Bon film à partir d’une nouvelle pas terrible. Votre avis ? » J’avoue que ça m’a beaucoup fait rire, Léa. Dois-je vous rappeler, en effet, que le thème en cours du MBC porte sur les bons romans qui ont donné des films merdiques, et non l’inverse ? Qui plus est, pour aggraver votre cas vous nous avez envoyé une nouvelle ! Bon, j’arrête de vous charrier, car je dois aussi vous dire qu'à travers les éclats de ce rire j’ai entrevu l’opportunité de (re)découvrir l’œuvre de Fitzgerald par le versant de ses nouvelles.
Et là j’ai vraiment pris une grosse claque.
Premièrement, parce que ce Fitzgerald-là n’a rien à voir avec celui des romans. Ce que l’auteur de « Gatsby le magnifique » noie dans les plis du romanesque, il le cisèle avec une perfection d’orfèvre dans ses nouvelles. Pas de détours. Peu de détails. Rien que l’essentiel. En à peine 60 pages de cette petite édition de poche, Fitzgerald transforme l’histoire d’une vie en un uppercut magistral qui cueille le lecteur sous le menton, là où ça sonne vraiment…
Deuxièmement, parce que ce qui fait la force des grands textes, c’est leur capacité à transcender les époques pour interpeller efficacement le lecteur, l’ouvrir à un questionnement, aussi bien sur lui-même que sur le monde qui l’entoure. Et assurément, « L’étrange histoire de Benjamin Button » est un récit furieusement, terriblement, contemporain.
L’histoire ? La voilà, racontée à la manière de Coluche : c’est celle d’un mec qui nait vieux et qui vit toute sa vie à l’envers, pour mourir bébé. Dit comme ça, on a l’impression qu’il pourrait s’agir d’un récit fantastique, mais dès les premières lignes de la nouvelle on comprend que ce fantastique-là n’est qu’un alibi, et même un raccourci, que l’auteur utilise pour entrer directement dans le vif de son sujet.
La différence.
En effet, le grand tort de Benjamin est d’être né avec l’apparence d’un vieillard de 70 ans, ce qui le place d’emblée en dehors des bornes – et des normes – de la bonne société de l’époque, cette vieille aristocratie du Sud des États-Unis (l’histoire se déroule dans le Baltimore des années 1860), engoncée dans ses apparences et ses préjugés. Chez ces gens-là, la moindre entorse aux règles de l’Establishment vous coule une réputation aussi surement qu’une torpille, aussi la naissance de Benjamin est-elle dès le départ interprétée comme une impardonnable faute de goût.
L’impeccable construction du début de la nouvelle, où l’on voit Mr Button Père se diriger impatiemment vers la maternité où sa jeune épouse vient d’accoucher, est à ce titre exemplaire de la manière dont le récit va s’organiser, se déployer autour du point d’impact initial provoqué par la naissance de Benjamin. Par cercles concentriques, Button Père va ainsi se rapprocher d’une révélation qui va non seulement bouleverser sa vie, mais provoquer dans son entourage une suite de remous incontrôlables. C’est d’abord le brave médecin des Button, qui croisant le père sur le perron de la maternité, lui demande sans plus d’explications s’il pense « qu’un pareil cas va rehausser sa réputation professionnelle ? » Le ton est donné : la compassion n’est pas de mise vis-à-vis du nouveau-né. Il s’agit avant tout de sauver ce qui doit l’être, c'est-à-dire les apparences.
Tandis qu’il monte quatre à quatre les marches de la maternité, Button Père s’enfonce dans un cauchemar glacé qui trouvera son apogée dans la confrontation avec son fils :
- Mon Dieu ! murmura-t-il, au comble de l’horreur. Que vont dire les gens ? Que dois-je faire ?
Aucune ambigüité n’est permise : Benjamin incarne bel et bien la monstruosité qui vient de s’enraciner au cœur du noyau familial, et par là même de mettre en péril la réputation des Button. Dès lors, tout ce qui importe est de gommer, autant que faire se peut, la tâche de cette naissance infamante. Ou à défaut de la dissimuler. C’est précisément ce que va faire Button Père en déguisant son fils pour le ramener chez lui sans susciter la curiosité, voire pire encore, l’hilarité des passants (non sans avoir regretté, en passant devant le marché aux esclaves, qu’il ne soit pas noir).
« L’idée d’habiller son fils avec des vêtements d’homme lui répugnait. Si seulement, par exemple, il pouvait mettre la main sur un très ample costume de petit garçon, on raserait cette barbe si longue et abominable, on teindrait en châtain les cheveux blancs, et peut-être parviendrait-il ainsi à dissimuler le pire et à sauvegarder un peu son amour-propre, sans parler de son prestige mondain à Baltimore. »
Du refus d’accepter la différence de l'enfant à la nécessité du mensonge, il n’y a qu’un pas que Button Père franchit sans la moindre hésitation morale afin de préserver les apparences sociales. Benjamin doit ressembler à un nouveau-né, et il en sera ainsi au mépris de toute logique. Pas le moindre amour, pas la moindre empathie chez ce père avant tout soucieux de protéger sa réputation et son image mondaine, et qui de ce fait, considère son rejeton comme une menace. « Comme si, moi, je n’avais pas l’air d’un singe, grâce à toi ! » rétorque-t-il férocement à son fils qui proteste devant les habits ridicules qu’on veut lui faire porter. Le registre est celui de l’absurde, voire du grotesque, mais derrière cette satire grinçante c’est tout le jeu de miroirs sur lequel reposent les rapports entre les individus que Fitzgerald s’attache à démonter. Benjamin Button est une écharde dans le corps social, un élément exogène qui perturbe son fonctionnement. Sa présence bouleverse les rôles établis, brouille les frontières de l’âge et de la position sociale. Elle va même jusqu’à introduire un embryon d’anarchie dans les rapports familiaux, comme dans ce passage hilarant où Button Père, après avoir surpris Benjamin en train de fumer l’un de ses cigares dans la nursery, se demande s’il a le droit de fesser un fils qui paraît plus vieux que lui… Mais l’humour par l’absurde débouche systématiquement sur un questionnement dérangeant qui remet en cause les repères et les rôles joués par chacun. La famille, dont l’équilibre et le fonctionnement sont soudainement mis en péril par l’irruption de cet enfant-vieillard devient la métaphore de la société dans son ensemble : si l’image qu’elle renvoie d’elle est faussée, c’est son existence même qui se trouve mise en péril. Si tout ce qui compte est l’apparence fumeuse des mirages dont nous nous entourons, n’y a-t-il donc de réalité, de vérité nulle part, interroge perfidement Fitzgerald ?
D’illusion en illusion, le premier tiers de la vie de Benjamin Button se déroule ainsi dans l’usurpation constante, le mensonge sans cesse réitéré afin de rentrer dans le rang. Personne n’accepte de voir en lui ce qu’il est réellement, car cela serait admettre qu’il puisse y avoir, derrière le rideau des apparences, quelque chose d’autre. Une nudité, une vérité intrinsèque de l’être débarrassé de tout ce qui est destiné à le rendre présentable, acceptable pour autrui. Au sein de la cellule familiale, son grand-père est le seul avec qui Benjamin entretient des relations amicales. Aux yeux de l’ancêtre, sa différence n’existe plus : s’ils se ressemblent physiquement, alors ils peuvent s’assembler.
Les choses commencent à changer lorsque Benjamin, rajeunissant au fil des années, entre dans la pleine force de l’âge adulte. Tandis que tombent l’un après l’autre les masques et les déguisements de l’enfance, l’animal social émerge peu à peu de cette carcasse renforcée, revigorée, remplumée. La chair rhabille le squelette, un autre Benjamin Button apparaît en filigrane du vieillard, puis finit par se substituer à celui-ci. La normalité est enfin rétablie : Benjamin peut faire son entrée dans la bonne société de Baltimore, sous l’œil admiratif de son père, qui s’est enfin trouvé un fils digne du modèle dont il rêvait. Mariage, réussite sociale et professionnelle, aisance financière : le Benjamin adulte est doté de tous les atours qui fondent la réussite d’un homme respectable. Oubliés, le scandale de sa naissance ainsi que son passé chaotique : la (bonne) société lui a accordé l’absolution totale. Mieux encore, elle l’admire désormais :
« Lorsqu’ils le rencontraient dans la rue, ses contemporains scrutaient d’un œil envieux l’image qu’il donnait de la santé et de la vitalité. »
Dans le microcosme social, tout est conditionné par l’image que l’on donne de soi. Et celle de Benjamin, au lieu de se racornir avec le temps, ne cesse au contraire de s’améliorer, faisant de lui un personnage de plus en plus courtisé et mondain. Certes, son mariage avec la très jeune fille d’un général à la retraite aura un léger parfum de scandale, mais quelques décennies plus tard, c’est cette épouse vieillissante accompagnant un Benjamin de plus en plus jeune qui attirera sur elle les sarcasmes : inversion complète des rôles dans cette société dont le jugement se fonde encore et toujours sur les apparences. Dans le style, l’humour du début a progressivement cédé le pas à une ironie douce amère, un fantôme grisâtre que l’on croise au détour d’une phrase ou d’un paragraphe. Fitzgerald évoque la réhabilitation sociale de Benjamin à travers quelques épisodes clés de sa vie. Mariage, réussite professionnelle, héroïsme guerrier : le bonheur et la reconnaissance ne tiendraient-ils donc qu’à cela ? La question reste en suspens, mais certains passages de la nouvelle laissent entrevoir, dans les interstices de la vie apparemment merveilleuse de Benjamin Button, une réalité toute autre, comme dans ce passage où il retrouve son épouse vieillissante, après trois années passées à se couvrir de gloire dans l’armée des États-Unis :
« Hildegarde l’accueillit sous le porche de leur maison en agitant un grand drapeau de soie ; au moment même où il l’embrassait, il perçut, le cœur serré, quelles traces ces trois années avaient laissées. C’était maintenant une quadragénaire aux cheveux striés de gris. Cette constatation le déprima. »
Dès lors, va s’amorcer, non pas le déclin physique, mais plutôt la disparition progressive de Benjamin Button. Son effacement. Car la société est ainsi faite qu’elle isole, avant de les oublier, ceux qui ne peuvent, ou ne veulent pas participer à son fonctionnement.
Les vieillards et les enfants en font partie.
Jeune adulte, Benjamin profite de ses débordements d’énergie fougueuse pour éclater dans un dernier feu d’artifice avant le lent crépuscule de l’adolescence, puis la nuit de plus en plus noire de l’enfance. Redevenu anormal, et donc asocial, source de tourments pour sa famille, il est « adopté » par son propre fils, Roscoe, qui se met à jouer le rôle tenu précédemment par Button Père et l’oblige à l’appeler « Mon oncle » en lui faisant porter des favoris factices pour le vieillir artificiellement. Refus d’accepter la différence de l’être qu’on a en face de soi. Mensonge. Usurpation. On en revient au point de départ :
« Dans le jargon de sa génération, Roscoe jugeait que la situation n’était pas « productive ». Il lui semblait que son père, en refusant de paraître ses soixante ans, ne se comportait pas comme un homme sain et viril. »
Non productif : Benjamin n’a décidément plus sa place au sein de sa famille, ni d’ailleurs dans le milieu plus vaste de la société qui englobe celle-ci. Le voilà ainsi relégué à jouer, comme autrefois, un rôle purement décoratif dans une maison où son seul compagnon se trouve être le jeune fils de Roscoe, image dédoublée – et inversée – du grand-père qui lui tenait compagnie durant ses premières années d’existence.
La fin s’approche, inéluctable. Benjamin se noie dans son enfance comme dans une mer aux profondeurs ténébreuses. Les souvenirs s’échappent de sa mémoire polie par le ressac du temps. Le style de Fitzgerald, rythmé par un impeccable mouvement d’horloge, traduit magnifiquement ce lent va-et-vient des jours fantômes qui passent sur l’enfant en train de régresser lentement jusqu’au stade de nourrisson. Le temps le berce de son murmure hypnotique tout en le dépouillant de ses derniers lambeaux de vie. Puis vient la mort, ni terrifiante, ni brutale, mais douce au contraire, comme une transition naturelle entre la mémoire vidée de tout souvenir et l’esprit qui aspire au néant :
« Puis il n’eut plus aucune mémoire. Quand il avait faim, il pleurait. Voilà tout. Le jour, la nuit, il respirait. Sur lui planaient de doux murmures qu’il entendait à peine, des odeurs faiblement différenciées, la lumière, l’ombre. Enfin, tout fut obscurité, et son berceau blanc, les visages imprécis qui bougeaient au-dessus de lui, le goût tiède, sucré du lait s’effacèrent en entier de sa conscience. »
Une vie s’achève dans cette boucle qui se referme sur elle-même, l’extrémité revenant au début, et vice-versa. Qu’a-t-on appris de l’étrange histoire de Benjamin Button ? Rien – Fitzgerald n’est pas le genre d’écrivain à conclure ses récits par des leçons de morale – sinon, qu’une vie vécue à l’envers revient à peu près à la même chose qu’une vie "normale". L’individu n’existe que lorsqu’il est défini socialement par une norme, une position, une image qu’il peut renvoyer aux autres. Dès lors que nous remettons en question ce mirage, ou que certaines circonstances le dissipent, nous cessons d’exister. La vieillesse, comme l’enfance, sont des rivages que l’on arpente dans une solitude extrême avec, pour seule certitude, la dangereuse proximité du néant...
Quelques mots sur le film pour terminer. Je mentirais en affirmant qu’il ne m’a pas ému. Mais je mentirais encore plus en disant qu’il est fidèle à la nouvelle de Fitzgerald. David Fincher, qui n’est pas un mauvais cinéaste, loin de là, s’est contenté de reprendre la naissance de Benjamin Button comme point de départ d’une histoire d’amour hollywoodienne, au sens le plus radical du terme. Certaines scènes sont belles comme des tableaux de Hopper, le jeu de Cate Blanchett et de Brad Pitt est plutôt bon quand on parvient à discerner leurs traits derrière les maquillages numériques, mais il manque au film ce qui rend la nouvelle aussi fascinante : un vrai fond de réflexion susceptible de sortir le spectateur de la torpeur d’un divertissement calibré.
Il y a peu de chances pour que vous gagniez avec cette proposition, Léa, en revanche ma gratitude vous est acquise pour m’avoir fait découvrir cette facette du talent de Francis Scott Fitzgerald. Grâce à vous, ou à cause de vous, j'ai poussé le vice jusqu'à lire la deuxième nouvelle du petit recueil, "La lie du bonheur", qui tout en étant très différente de "L'étrange histoire de Benjamin Button", n'en reste pas moins excellente. J'ignorais qu'un auteur de cette trempe-là se cachait dans les nouvelles de Francis Scott Fitzgerald !
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