Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /2009 20:04

Thème : Bons romans qui ont donné des films merdiques
Disgrâce – John Maxwell Coetzee. Envoyé par Nafa Mezzine

 

 


Quel plaisir que le mien lorsque, découvrant le roman caché sous le papier marron, me sont revenus les souvenirs et les saveurs de cette lecture ancienne. A l’époque je considérai ce roman comme étant une véritable leçon d’écriture, une gifle que je reçu comme un enfant un cadeau. Mais j’ai songé que peut-être ce roman ne laisserait plus le même goût dans ma bouche puisque entre temps mon palais avait vieilli, puisqu’il en avait vu d’autres, puisque relire, c’est lire à nouveau.

 Histoire simple en apparence : David Lurie enseigne en Afrique du Sud, à l’université du Cap. C’est un cinquantenaire séduisant, plutôt sûr de lui, divorcé par deux fois, vivant seul à présent . Cette croyance en ses trente ans retrouvés ( courant à cet âge ) va le pousser à séduire l’une de ses étudiantes et à coucher avec elle ( jusqu’alors il entretenait une relation avec une prostituée afin d’apporter à sa vie les joies du sexe et de ce qui lui semblait être une forme d’amour ), c’est l’événement sur lequel va glisser le roman, et non s’articuler.

Pour cet écart de conduite jugé contraire à la morale plus que contraire à l’éthique enseignante, David Lurie sera dénoncé et passera devant une commission disciplinaire prompte à le dévorer sans autres considérations, mais le professeur n’attend pas que soit prononcée la sanction, il part, s’en va vivre chez sa fille qui tient une exploitation agricole avec son associé, un africain nommé Petrus.

 Ce roman est brillant, à plusieurs égards.

Lurie glisse dans notre imaginaire emporté par l’extraordinaire fluidité de l’écriture de Coetzee, si fluide qu’on ne perçoit le travail qu’en deuxième lecture. L’auteur fait de nous des acteurs d’un moment de vie, là où d’autres nous laisseraient à notre condition de spectateurs, le tour de force est là. Il s’agit d’un « roman d’éducation » selon les termes de l’analyse littéraire, mais, si je peux me permettre ce truisme, tous les romans en sont ; non, ici, plus précisément, nous sommes confrontés à un roman de l’Oedipe exprimant les déboires d’un père, ses doutes, sa mort ( professionnelle ) mais aussi et surtout, confrontés à un roman qui décrit avec force quels visages peuvent prendre l’amour et la haine.

 Coetzee, nous offrant un roman dépouillé de descriptions, de décors et autres détails, nous offre l’opportunité délicieusement déstabilisante de vivre les émotions de Lurie en même temps que lui – Nous sommes dans ses doutes, dans ses inquiétudes, dans la désintégration de ses certitudes et bien évidemment, nous ne pouvons nous empêcher d’y voir des pans de notre existence. « Un livre est une vitre disait Hugo, on y perçoit son propre reflet, ou on voit au travers ».

Les thèmes sont à merveille enlacés grâce à Coetzee : l’identité d’un homme face à sa vie sur le déclin, de l’âge et de la splendeur, ainsi que l’identité d’un père face à sa fille lesbienne qu’il ne connaît pas, qu’il peine à comprendre. « Il voit dans chacun de ces choix une déclaration d’indépendance, délibérée, dans un but précis. Elle s’est détournée des hommes dans le même esprit. Elle se fait une vie à elle ».

  Sans compter que l’auteur place le récit au cœur d’une Afrique du Sud de l’après Apartheid, une Afrique qui vient juxtaposer sa déchirure sur celle de David Lurie. « Il y a des risques à posséder quoi que ce soit : une voiture, une paire de chaussures, un paquet de cigarettes. Il n’y en a pas assez pour tout le monde, pas assez de chaussures, pas assez de voitures, pas assez de cigarettes. Trop de gens, pas assez de choses… C’est ainsi qu’il faut voir la vie dans ce pays ».

  Et puis surgit une reconstruction, l’effort de reconstruction pour être précis, car Lurie vit encore et comprend que tant que le soleil n’est pas couché il y a des choses à voir. L’homme vient, sort de sa chrysalide sous nos yeux. Quand je dis l’homme, c’est l’humain, l’être chargé de sa lave émotionnelle, de son regard qu’il place à nouveau sur ce qui lui semble être « un essentiel ». Il participe aux travaux de la ferme, se rend sur les marchés alentours afin d’y vendre quelques produits, il s’offre un nouveau référentiel nécessaire pour combattre l’appel du néant. Puis il rencontre Bev Shaw, une femme qui recueille et soigne les animaux laissés pour mort, il l’aide, il est même amené à pratiquer des euthanasies sur certains de ces animaux plus assez aptes à vivre, trop abîmés. « … c’est ce qu’on attend d’eux : qu’ils les en débarrassent, qu’ils le fasse disparaître ( l’animal ), qu’ils l’expédient et le fasse tomber dans l’oubli. Ce qu’on leur demande en fait, c’est la Lösung ( … ) : la sublimation, comme l’alcool procède de l’eau par sublimation, ne laissant aucun résidu, aucun arrière-goût ».

Surtout ne pas laisser d’arrière-goût, mieux, ne pas en avoir au fond de la gorge au moment où l’on se retourne sur notre vie.

Il arrive un moment où l’on doit porter dans ses bras notre vie passée comme un animal fatigué ou blessé, un moment où l’on se tient au creux de nous-même avec le choix : passer le reste de son temps à soigner les pans mutilés de notre vie au risque paradoxal de ne plus vivre, ou se libérer, choisir de pleurer une bonne fois pour toute et envoyer la solution létale sur ce qui est gangrené. Vivre c’est finalement savoir se débarrasser des partie mortes de nous-même, au fur et à mesure, avant qu’elles ne s’attaquent à l’ensemble de notre être.

  Je n’ai pas vu le film. Je n’en avais vraiment pas envie. Pas professionnel me direz-vous Nafa, je fais ce que je veux. Et puis c’est pour vous que je me suis abstenu d’y jeter un œil, imaginez que le film soit bon, vous perdriez toute chance de remporter sept livres !

  Surtout je veux continuer de voir retomber en pensées, comme des flocons, cette lecture sur moi…

Par Lucian Durden
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