Mardi 18 août 2009 2 18 /08 /2009 18:20
Thème : Bons romans qui ont donné des films merdiques

La tache – Philip Roth. Envoyé par Virginie Holaind









Dans l’Express du 12/09/02, le critique François Busnel disait à propos de « La Tache Â» : « Il n'y a que deux sortes de lecteurs de Philip Roth: ceux qui l'adorent et ceux qui ne l'ont pas lu. La Tache est un roman qui ravira les premiers et ouvrira aux seconds les portes de la littérature. Â» À cela il faudrait ajouter une troisième catégorie dont je fais partie : ceux qui ont lu « La Tache Â» et qui trouvent que c’est un étron littéraire. Les portes de la littérature, en l’occurrence, s’ouvrent directement sur les chiottes.

Bon, après une entrée en matière (fécale) aussi catégorique, faut quand même que j’essaie d’expliquer pourquoi j’ai si peu goûté (si j’ose dire) ce roman. Quelques mots sur l’histoire – ou l’histoire en quelques mots – pour commencer. Elle est intéressante. Ou plutôt, c’est le noyau qui est intéressant. Dommage que le fruit littéraire qui l’entoure soit aussi pourri.

Mais n’anticipons pas.

À quelques mois de prendre sa retraite, Coleman Silk, professeur émérite de l’université d’Athena, dans le Massachusetts, est accusé de racisme par deux élèves noirs qu’il a qualifiés de « spookies Â» (mot intraduisible en français qui signifie à la fois « fantôme Â» ou « zombie Â», mais aussi « bougnoule Â»). Face au scandale provoqué, Coleman en est réduit à démissionner. Sa vie s’effondre. Son épouse va même jusqu’à mourir. La salope. Du coup, le pauvre chéri en veut à la terre entière. Charles Bronson, à sa place, aurait sorti son flingue et butté ses ex-collègues de l’université, à commencer par l’horripilante Delphine Roux, passionaria bien-pensante de la fronde anti-Coleman. Mais notre homme est un intello, cultivé, raffiné, racé. L’archétype du mec qui a tout sauf des couilles pour résumer l’affaire trivialement. Donc, au lieu de régler ses comptes il décide d’écrire un livre.

Ça, c’est le début du roman. Et quand je dis début, ça tient quand même sur une bonne centaine de pages. Mais bon c’est pas grave, comme il y en a encore quatre-cents derrière, sagement alignées comme des petits soldats en ordre de bataille, on peut se dire que Philip Roth va rattraper le coup, qu’il a choisi la tactique du début mou du bide pour mieux nous endormir – un peu trop littéralement d’ailleurs – avant de nous asséner l’uppercut foudroyant qui nous laissera sonnés dans un coin du ring à la fin du roman.

Sauf que non.

Ce qu’on finit par apprendre, au fil d’interminables digressions, de changements de points de vue, de flashbacks et autres procédés narratifs plus ou moins éculés, c’est que Coleman Silk a un secret. Et pas un truc de midinette, du genre tatouage sur la fesse ou minou rasé en forme de cÅ“ur, non, jugez-en plutôt : Coleman Silk est noir. Là j’en entends qui se marrent au fond de la classe en disant : « c’est pas possible un truc pareil. Comment il fait le monsieur pour être noir sans que tout le monde s’en soit rendu compte ? Est-ce qu’il s’est fait blanchir, comme Michael Jackson ? Â»

Même pas. En fait, Coleman Silk est né comme ça : (presque) blanc. Une bizarrerie de la nature en quelque sorte. Ou plutôt, une chance dont il a décidé de profiter pour s’extirper de son milieu et se glisser, comme un cambrioleur, dans la sphère des gens bien. Comprenez blancs. C’est donc ça la « tache Â» qui donne son titre au roman : l’origine du personnage principal. Origine niée, reniée même, jusqu’à la réinvention complète de tout le passé familial. Pour faire court disons-le comme ça : sa négritude est convertie en mensonge par Coleman Silk, trop content d’échapper à son côté obscur – oh le vilain jeu de mots ! – pour accéder facticement à l’envers blanc du décor.e Une Amérique de carte postale, puritaine, bien pensante, clean de tous les points de vue, où il suffit de paraître pour être et où l’on existe réellement que derrière le masque du statut social. Du coup il lui suffirait de rétablir la vérité pour balayer avec panache les accusations de racisme. Sauf que toute son existence s’étant construite sur ce mensonge, Coleman Silk ne peut pas. Tomber le masque, c’est mourir socialement.


Là vous pensez comme moi. On sent que Philip Roth tient une bonne idée, qu’il a comme dirait l’un de mes amis écrivains, les couilles remplies d’un bon foutre littéraire qui ne demande qu’à jaillir. Malheureusement, Philip Roth bande mou quand il s’agit de baiser avec l’écriture, de lui donner une dimension sensuelle, charnelle, comme excelle à le faire, par exemple, un auteur de la trempe de Jim Harrison. Aux étreintes fougueuses avec cette écriture chienne, Roth préfère les joies plus fadasses de la masturbation chic, mais manquant de choc. Résultat de cette pignolade : les quelques 500 pages du roman ont un parfum de foutre rance, comme ces vieux Kleenex qu’on retrouve sous le lit plusieurs mois après, pleins de spermatozoïdes fossilisés. Ca sent l’histoire d’amour avortée entre un mec qui bandait grave pour son sujet – une belle salope d’histoire, quand même – mais qui au moment de se mettre au pieu, s’est sacrément ramolli du poireau. Du coup (si j’ose dire), l’auteur biaise au lieu de baiser. Et « La Tache Â» raconte l’histoire de cet évitement. De ce coït avorté entre l’écrivain et son sujet.

C’est que l’auteur est un peu long à l’éjaculation quand même. Il retarde même tellement le moment où sa branlette littéraire débouchera sur une bonne giclée de foutre qu’il passe son temps – et nous fait perdre le notre – à s’égarer dans un labyrinthe de digressions plus ou moins philosophiques, plus ou moins pédantes et/ ou érudites, c’est selon. Plutôt moins que plus d’ailleurs, tant il est vrai qu’un roman perd beaucoup à se dissoudre ainsi dans d’inutiles circonvolutions au lieu de converger vers son centre. Tout ça sent le synopsis bien maîtrisé, le plan de l’édifice littéraire sagement posé sur un coin de bureau, avec Philip Roth dans le rôle du maître d’œuvre s’attachant à respecter scrupuleusement son dessein originel sans jamais laisser à l’écriture la moindre chance de s’échapper, de s’aventurer, de se risquer en dehors du lit dans lequel elle coule – ou dort, oui, surtout, dort – sagement.

Et dire que certains critiques se sont extasiés sur la capacité de Philip Roth à prendre le pouls de ses contemporains. Qu’ils ont vu dans « La Tache Â» une critique féroce de l’Amérique puritaine de la fin des années 90. Bill Clinton, la pipe de Monica, la fameuse « tache Â» sur la robe de la jeune fille à la bouche (trop) pulpeuse, et tout et tout. L’hypocrisie des bien-pensants, des moralisateurs qui feraient mieux de se préoccuper de ce qu’ils cachent au fond de leurs placards au lieu de s’offusquer des frasques de leur Président… et accessoirement de celles de ce pauvre Coleman Silk. Non. Non. Et non. Il n’y a rien de féroce dans le roman de Philip Roth, rien de réellement mordant, rien, en tout cas, qui dépasse le niveau ordinaire de la critique bon ton, genre « tirez sur l’ambulance Â». OK, Monica a sucé Bill dans le bureau ovale. OK, Coleman Silk est un sale menteur. Et alors, qui ça fait chier ? Qui ça dérange à part quelques connards d’universitaires qui n’ont pas les yeux suffisamment différenciés du nombril pour se rendre compte que leur révolte est nulle, que ce qu’ils reflètent de la société est nul, et que le roman-film dans lequel ils jouent est un navet de série B.

À force, tout ça finit par puer la mort.

L’écriture est un cimetière de mots d’où les personnages, les situations, sortent comme des zombies téléguidés par l’auteur. Si mon cul pouvait parler, il dirait : « tout ça, c’est rien que de la roupie de sansonnet pour intellos. Je préfère encore lire du Jimmy Guieu, au moins on ne se fait pas autant chier. Â» La vérité, hélas, m’oblige à dire que mon cul ne se la pète pas en disant cela. « La Tache Â» est un roman raté. Pour beaucoup de raisons, dont la première tient sans doute à cette volonté qu’a eue l’auteur d’accoucher d’un livre « définitif Â» sur son époque. Mais à trop vouloir charger la barque, on finit soit par la couler, soit par la transformer en paquebot, qui flotte comme le Titanic au milieu d’un océan de misère littéraire. Comme dans ce passage où Coleman Silk parle de son amante de 34 ans (l’enfoiré, il en a 71) à son ami Nathan :

« Il n’y a guère qu’au lit qu’elle fasse montre de sagacité, Nathan. D’une sagacité physique spontanée qui a le premier rôle, en l’occurrence, le second rôle étant tenu par l’audace transgressive. Au lit, rien n’échappe à l’attention de Faunia, c’est une lame de fond. Sa chair a des yeux, sa chair voit tout. Â»

C’est beau comme une Renault 19 relookée façon tuning . Je connais même des profs de Français qui vont se masturber sur une phrase comme celle-ci. Une phrase aux seins bien lourds, rehaussés par le wonderbra de l’intellectualisation. « Sagacité physique spontanée Â», « audace transgressive Â» : oh ouiiii Philip, met la moi encoooore ! C’est si délicieusement boooon !

Et dans un sens, voilà ce qu’est ce roman : une queue fièrement dressée, qui en impose par ses dimensions, mais qui une fois plantée dans l’intimité du lecteur, lui apporte l’ennui au lieu de la jouissance promise. On sent que Philip Roth a voulu écrire un livre-monument, sorte de chef-d’œuvre autoproclamé réifiant son génie d’écrivain. Sauf qu’il a oublié que les cathédrales littéraires se construisent souvent à l’insu de leur créateur. La vraie écriture – ou l’écriture vraie – tient de l’étincelle, du jaillissement. Elle est un feu de paille qui consume son créateur, un incendie qui dévore le vide de la page blanche. Elle est le fer de lance brulant des mots qui noircissent la chair du silence. Pas la parole qu’on prend en revendiquant d’emblée la paternité d’un chef-d’œuvre.

Jamais.

Philip Roth n’a pas cela. Philip Roth n’est rien de cela. Un auteur, oui, habile de ses mots, intelligent, calculateur, efficace. Mais un écrivain, non. Certainement pas.

Le film ? Pas bon. Pas mauvais non plus. Impossible d’adapter « La Tache Â» de toute façon, tellement tout y est commenté, disséqué à outrance par un auteur si fier de son art, de sa capacité à faire l’équivalent littéraire de la macrophotographie, qu’il en oublie que l’écriture, c’est, avant tout, éviter de faire chier ses lecteurs. Donc le film est ce qu’il est : une tentative de distanciation par rapport au roman. Vide de tout ce qui fait sa densité . Mais plaisant à cause même de cela.

Par Demian Trassam
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